• Le monde au-delà de l'armoire

    Le monde au-delà de l'armoire

    Non, nous n'allons pas entrer tout de suite de plain-pied dans ce monde, il s'en faut encore de quelques épisodes. Ne soyez pas si hâtifs, jeunes hobbits (ah zut, c'est vrai, celle-là, elle vient du Seigneur des Anneaux, au temps pour moi he). Avant même que de faire ça, il faut bien que je vous explique comment l'idée de Narnia a germé dans l'esprit d'un prof d'Oxford célibataire à la cinquantaine dépassée qui se sentait mal à l'aise en compagnie des enfants.

    Pour ça, on va faire ce que j'aime bien faire : remonter ab ovo, ou presque. Clive Staples Lewis, né en 1898 à Belfast, Irlande, n'aimait pas son nom (je le comprends clown...) et s'est vite renommé Jack. Il vivait avec ses parents et son aîné de 3 ans, Warren (Warnie), dans une grande maison en lisière de la ville. Ses parents n'étaient pas des lecteurs mais des dévoreurs, achetant tous les livres qu'ils pouvaient lire et n'en jetant aucun, ce qui leur faisait des bibliothèques bien remplies. Et les enfants en profitaient. Le petit "Jack" aimait tout particulièrement les histoires de chevaliers médiévaux et d'animaux parlants.

    Les 2 frères ont fait d'une mansarde inachevée leur domaine et y ont installé des bureaux où s'empilaient les cahiers remplis d'histoires situées dans leur pays imaginaire de Boxen, la confédération du Pays des Animaux de Jack et de l'Inde de Warnie (c'était une époque où l'Inde était encore aussi exotique aux yeux des Anglais que Tahiti l'est pour les Français). Plusieurs des histoires de Jack étaient des histoires d'animaux parlants, de souris ou de lapins en armure combattant de méchants chats par exemple. D'autres avaient un caractère politique, avec une grenouille nommée Lord Big, dans un environnement semblable à l'Angleterre du XIXe siècle (et ce n'est pas un hasard s'il fut plus tard un fin analyste socio-politique à ses heures).

    À 9 ans, Jack perdit sa mère, ce qui réduisit en miettes l'heureuse vie de famille qu'il avait menée jusque là. Leur père, éploré, abandonna ses enfants sur le plan émotionnel. Il les envoya dans des internats anglais différents. Jack était émotionnellement dévasté par le décès de sa mère, et il était très malheureux à l'école, où les élèves étaient maltraités. Tout cela fit qu'il tomba vite dans l'athéisme. Sa vie retrouva un semblant d'équilibre quand il fit la connaissance d'un brillant savant et logicien, W. T. Kirkpatrick, qui initia le brillant jeune homme aux rigueurs de la pensée logique et le prépara avec succès à l'université d'Oxford.

    Lewis s'affirma encore plus dans son athéisme (Kirkpatrick était lui-même un incroyant convaincu - si je puis me permettre cette oxymore smile), mais un rayon de lumière pénétra son cœur quand il lut "Phantastes", de George MacDonald, un roman de fantasy du XIXe siècle avec des connotations religieuses fortes quoique voilées. Lewis ne se convertit pas tout de suite, bien sûr, il lui manquait encore la capacité de discerner la source de cette lumière à ce moment-là, mais, comme il l'écrivit plus tard, cette lecture baptisa son imagination, en révélant en lui une aspiration indéfinie qui reposait au plus profond de son cœur.


    J. R. R. Tolkien

    Lewis servit sur le front français lors de la 1ère Guerre Mondiale, et fut gravement blessé, ce qui le fit réformer. Il continua sa carrière à Oxford et noua une amitié fatidique, prodigue et indéfectible avec le doyen J. R. R. Tolkien. Avec une poignée d'hommes qui se rassemblèrent autour d'eux, ils formèrent le groupe officieux des Inklings. Ils se rencontraient en général 2 fois par semaine, d'abord dans les salles de Lewis, ensuite dans le pub Eagle and Child d'Oxford, pour discuter de philosophie et de littérature et soumettre leurs écrits aux opinions et à la critique du groupe.

    On sait l'influence que Lewis et Tolkien eurent l'un sur l'autre, et sur la littérature du XXe siècle. Tolkien et Hugo Dyson, un autre membre des Inklings, furent largement responsables de la conversion de Lewis au christianisme (encore que Tolkien, qui était catholique, fut très embêté quand Lewis décida de rejoindre l'Église anglicane smile).

    La manière dont Tolkien s'y est pris est très particulière car il a utilisé les mythes pour amener Lewis à la réalité du Christ. Ça peut surprendre, car, dans la mentalité française, mythe=pipeau. C'est de là d'ailleurs que vient le mot "mythomane". Mais en réalité, un mythe n'est pas nécessairement du pipeau complet, c'est plus du téléphone arabe.

    En l'occurrence, Lewis avait déjà conclu, par la raison, qu'il devait exister un Dieu, mais il ne pouvait toujours pas accepter que le christianisme soit l'unique vérité. Il ne comprenait pas pourquoi ça devrait être le christianisme en particulier plutôt qu'une autre de ces innombrables religions de la nature où des dieux sont sacrifiés et renaissent pour expliquer le cycle des saisons. Tolkien a donc fait appel à la connaissance mythologique très étendue de Lewis pour lui faire comprendre que les mythes anciens n'étaient que des images assombries nichées dans des esprits obscurcis d'une vérité centrale qui fut historiquement révélée par l'Incarnation et le sacrifice du Christ. C'est ce que je voulais dire quand je parlais de téléphone arabe : l'humanité a eu connaissance du Salut à venir depuis le tout début (Gen. 3:15), mais cette vérité fut passablement obscurcie après la dispersion à Babel, se déformant dans les différentes cultures pour devenir des légendes. Celles-ci étaient de grossières ombres de la réalité qui serait révélée dans le fait historique du christianisme - "le mythe devint un fait", comme l'exprima Lewis plus tard dans "Mere Christianity".


    Une représentation (de comic) de Balder, dieu scandinave de la lumière, la beauté, la jeunesse et l'amour, qui mourut à cause d'une ruse de Loki et ressuscita après Ragnarok

    Que Tolkien ait réussi à convaincre Lewis de cette manière est significatif, car révélateur d'un autre puissant aspect de l'intellect de Lewis : ce côté imaginatif qui prospérait dans les histoires. Entre son usage incisif de la raison et de la logique et sa riche imagination, il était voué à devenir un des auteurs modernes qui auraient le plus d'influence sur la foi chrétienne.

    Lewis et Tolkien partageaient un profond amour pour les histoires imaginatives mais ne trouvaient pas grand intérêt à lire de la littérature contemporaine. En 1937, Lewis dit à Tolkien :"Tollers, il y a trop peu de ce que nous aimons vraiment dans les histoires. J'ai bien peur que nous ne devions en écrire quelques-unes nous-mêmes."1 C'est ainsi que virent le jour, du côté de Tolkien, "Bilbon le Hobbit" et la trilogie du "Seigneur des Anneaux", et du côté de Lewis, sa trilogie de science-fiction "Au-delà de la planète silencieuse", "Perelandra", "Cette hideuse puissance", suivi dans la décennie suivante par "Un visage pour l'éternité" et les 7 volumes des chroniques de Narnia. Les manuscrits de toutes ces œuvres étaient lus lors des réunions des Inklings, qui apportaient leurs critiques et leurs suggestions.

    Pour l'anecdote, Lewis a écrit que "personne n'a influencé Tolkien. On pourrait tout aussi bien essayer d'influencer un bandersnatch [créature du pays des merveilles d'Alice]"2. Pourtant, d'après son biographe A. N. Wilson, Lewis a énormément contribué à ce que "Le Seigneur des Anneaux" voie le jour, allant jusqu'à dire que sans Lewis, Tolkien n'y aurait sans doute jamais mis la dernière main. Lewis en fut la sage-femme, poussant et encourageant son ami si perfectionniste et hésitant à finir son œuvre3.

    Nombreux sont les lecteurs des chroniques de Narnia qui s'imaginent que Lewis a adopté une stratégie à la La Fontaine en arrangeant les histoires pour faire passer certaines leçons qu'il voulait enseigner, mais Lewis lui-même a déclaré que c'était du flan ("egg in moonshine"). Ni lui ni Tolkien n'ont jamais approché l'écriture de fiction de cette manière. Ils avaient de fortes convictions bien définies sur ce qui faisait la bonne littérature, l'une d'elles étant qu'un auteur ne devait jamais écrire une histoire dans l'idée d'enseigner une leçon. Certes, ils croyaient que les histoires étaient des véhicules idéaux pour communiquer d'importantes vérités, mais ils insistaient sur le fait que l'histoire venait avant tout, et s'il fallait y trouver une vérité, ce serait celle qui aurait germé dans le cœur de l'auteur et imprégnerait par filtration l'histoire4. Toute autre approche s'avérerait chiquée et incapable de camoufler ses vraies couleurs de sermon (mal) déguisé.

    Comme Lewis l'expliqua dans plusieurs lettres et un court essai : "Le Lion, la Sorcière blanche et l'armoire magique' a commencé avec l'image d'un faune portant un parapluie et des paquets dans un bois enneigé. Cette image me trottait dans la tête depuis que j'avais environ 16 ans. Et puis un jour, quand j'avais à peu près 40 ans, je me suis dit : 'Essayons d'en faire une histoire." Lewis n'avait aucune idée de la tournure que prendrait l'histoire, jusqu'à ce qu'"Aslan s'invite en bondissant"5.
    Dans un autre essai, il explique que les images diverses qui lui sont venues ont commencé à se former et à s'ordonner d'elles-mêmes en une histoire. Jusque là, il n'y avait rien de spécialement chrétien à l'histoire, mais alors que les idées se bousculaient dans son esprit, "cet élément vint s'insérer de son propre chef"6 yes. Alors qu'il travaillait à pétrir la forme et le contenu de l'histoire, il décida que le conte de fées serait la manière idéale d'exprimer toutes ces formes.

    Bien qu'il ait commencé "Le Lion, la Sorcière blanche et l'Armoire magique" en 1939, il laissa tomber jusqu'à vers la fin de 1948 et le paracheva avant le printemps 1949. Il fut publié en 1950. Au départ, il ne pensait vraiment pas à une suite, encore moins à une saga, encore que l'idée d'autres épisodes ait pu lui venir à l'esprit avant qu'il ait terminé "Le Lion, la Sorcière blanche et l'Armoire magique" puisqu'il y fait une claire allusion dans le dernier paragraphe. Lewis sortit les 6 livres suivants à une allure de fou, et en mars 1953, il dit à son éditeur Geoffrey Bles qu'il avait fini le 7e et dernier livre, "La Dernière Bataille". Bles eut la sagesse de les publier au rythme d'un par an, ce qui fit qu'ils furent tous publiés en 1956.

    1. Carpenter, H., "The Inklings", p. 65. Revenir au texte.
    2. Lewis, W. H., "Letters of C. S. Lewis", p. 287. Revenir au texte.
    3. Wilson, A. N., "C. S. Lewis, a biography", p. 196-197. Revenir au texte.
    4. Cf. Tolkien, J. R. R., "On Fairy Stories", in "Essays Presented to Charles Williams" ; Lewis, C. S., "On Stories", "On Three Ways of Writing to Children", et "Sometimes Fairy Stories May Say Best What's to be Said", in "On Stories". Revenir au texte.
    5. Lewis, C. S., "It all began with a picture...", in "On Stories", p. 53. Revenir au texte.
    6. "Sometimes Fairy Stories May Say Best What's to be Said", in op. cit., p. 46. Revenir au texte.
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