• Des licornes dans la Bible ?

    Des licornes dans la Bible ?
    La traduution de Job. 39:9,10 de la version francophone David Martin de la Bible, qui est, de toutes les traductions francophones de la Bible, celle qui se base de la manière la plus littérale sur le texte reçu, a de quoi troubler : "La licorne voudra-t-elle te servir, ou demeurera-t-elle à ta crèche ? Lieras-tu la licorne avec son licou pour labourer ? ou rompra-t-elle les mottes des vallées après toi ?" La version anglophone King James, qui se base aussi sur le texte majoritaire, traduit aussi par : "Will the unicorn be willing to serve thee, or abide by thy crib? Canst thou bind the unicorn with his band in the furrow? or will he harrow the valleys after thee?" Par contre, une version moderne comme la Ségond 21, qui fait plus la part entre textes majoritaire et minoritaire, dit : "Le buffle désire-t-il être à ton service? Passe-t-il la nuit près de ta mangeoire? L'attaches-tu avec une corde pour qu'il trace un sillon? Traînera-t-il la herse derrière toi dans les vallées?".

    Si vous consultez une Bible Martin en ligne, vous pourrez y vérifier qu'elle mentionne aussi la licorne en De. 33:17, Nb. 23:22, Nb. 24:8, Ps. 22:21, 29:6, 92:10, Es. 34:7.

    Et pourtant les licornes n'existent pas sauf dans les contes de fées, n'est-ce pas arf ? Alors, la question se pose : pourquoi est-ce que certaines versions de la Bible en font mention là où d'autres (pas forcément les plus modernes puisque l'Ostervald en fait partie) parlent du "buffle" eek ? En fait, certains détracteurs de la Bible ont utilisé ce fait pour prétendre que la Bible n'est qu'une fable qui reprend des mythes répandus.

    Affirmons d'emblée une chose : la Bible est la parole de Dieu, elle ne parle donc pas d'animaux mythiques comme si c'étaient des animaux réels. Or, dans le contexte de Job. 39, la "licorne" se retrouve aux côtés d'animaux réels, que nous connaissons bien, à savoir l'autruche, l'âne, le bouquetin, le cheval, l'aigle, etc. De plus, Dieu dit à Job que la licorne, en gros, n'est pas adaptée aux travaux des champs parce qu'impossible à domestiquer, et que sa force est grande. C'est donc un animal impressionnant, que Job devait connaître, et que Dieu a donné en exemple pour faire comprendre la grandeur de la Création, et, partant, la Sienne propre en tant que Créateur. Or, si la "licorne" était mythique, l'illustration de Dieu (Dieu lui-même, hein, pas Tartempion) aurait été à l'ouest.

    Il est donc probable que le mot hébreu traduit ici par "licorne", à savoir רְאֵם (re’ em), désigne un animal disparu. Ça vous semble absurde ? Et si je vous disais qu'il existait un immense éléphant aux défenses courbées vers le bas dans le passé, me croiriez-vous ? Et pourtant le Deinotherium a existé yes :

    Des licornes dans la Bible ?

    Les histoires de licorne ont été contées dans maintes parties du monde, dont la Chine, la Syrie, l'Inde, la Grèce antique et l'Europe médiévale. Bien qu'ayant toujours une corne à chaque fois, son corps (toujours décrit comme étant celui d'un cheval aux sabots fendus en Europe) a aussi été décrit de plusieurs manières différentes, dont celui d'un mouton, d'une chèvre, voire d'un lièvre...

    Rhinocéros
    Rhinocéros

    Un thème récurrent est son association avec la virginité : bien qu'indomptable, elle affectionne de poser sa tête avec dévouement sur le sein d'une vierge, avec sa corne assurant une fin douloureuse à tous ceux qui essaieraient de la suborner bad. Marco Polo a cherché la licorne, mais il a été déçu par le rhinocéros à Sumatra (comment voulez-vous visualiser une tête aussi laide, rugueuse et boueuse sur le giron d'une vierge no ?)


    Dent de narval présentée comme une corne de licorne

    On a attribué de nombreux pouvoirs de guérison et celui de contrepoison universel à la corne de licorne (un peu comme le bézoard dans Harry Potter tongue) depuis le XIIIe siècle, et elle en est venue à être considérée comme un des biens les plus précieux qu'un monarque puisse posséder. Le sceptre et la couronne impériale de l'Empire d'Autriche ainsi que le fourreau et le pommeau de l'épée de Charles le Téméraire étaient censés être faits en corne de licorne. En fait, lorsque la reine Elizabeth Ière monta sur le trône en 1558, un inventaire estima la "corne de licorne" du trésor royal de Londres à 100 000 livres, soit le prix de plusieurs châteaux voire d'un comté en entier1 intello. Évidemment le cours a chuté après la découverte du narval happy...


    - Doucement... Un peu plus bas... À droite... Plus fort...
    - Comme je vivrais tranquille sans cette maudite corne...
    he

    Ambroise Paré, en 1582, publie son Discours de la licorne où il s'oppose à grands renforts d'arguments à l'utilisation thérapeutique de la corne de licorne. Il y explique entre autres que les cornes sont utilisées à la cour du roi de France pour déceler la présence de poison dans les plats et les boissons : si la corne devient bouillante et se met à fumer, c'est que le mets est empoisonné2. Mais ne nous y trompons pas, il y rapporte les croyances qui sont associées à la corne de licorne pour mieux les dénoncer. Ainsi : lorsqu'il écrit "La vraye licorne, estant mise en l'eau, se prend à bouillonner, faisant eslever petites bulles d'eau comme perles"3, il ajoute qu'il en va de même pour tous les corps poreux. Ambroise Paré, dont la devise était : "Je le pansay, Dieu le guarist", est encore un des nombreux témoignages de l'efficacité de la foi chrétienne pour chasser les superstitions cool.


    Portrait en médaillon d'Ambroise Paré

    Et maintenant, c'est quoi à la fin cette "licorne" ? Le plus important à garder à l'esprit, c'est que, si les manuscrits originaux de la Bible étaient inspirés et infaillibles, c'est une autre paire de manches pour les traductions. Re' em a été traduit, selon les langues, par "licorne", "unicorn", "unicornio", "einhorn", "eenhorn", "unicornis" ou "monoceros", qui veulent tous dire "une corne". Pourtant, il n'est pas d'exemple que re' em ait un tel sens. En fait, plusieurs traductions juives n'ont pas traduit le terme, tellement ils étaient peu sûrs de la créature à laquelle ce mot peut bien faire référence.

    Des licornes dans la Bible ?
    L'Elasmotherium

    La scientifique créationniste Dr Elizabeth Mitchell pense que le re' em pourrait être l'Elasmotherium, une sorte de rhinocéros géant disparu aujourd'hui4, (et c'est vrai qu'on le qualifie parfois de "licorne géante"). Son crâne d'environ 80 cm de long comprend une énorme protubérance osseuse sur l'os frontal qui aurait pu être un support pour une corne frontale massive. Elle s'appuie sur plusieurs faits :

    • le voyageur et archéologue Austin Henry Layard, dans son livre de 1849, "Nineveh and Its Remains", a fait le croquis d'un bas-relief sur un obélisque représentant une créature à une corne en compagnie de bovins à 2 cornes. Il identifie l'animal à une corne comme étant un rhinocéros indien.
    • Une note en marge d'Es. 34:7 dans la séculaire version King James mentionne cette possibilité, et la version latine Vulgate traduit re'em tantôt par "unicornis", tantôt par "rhinoceros".

    L'hypothèse ne manque pas de pertinence : Elasmotherium était un mammifère vraiment imposant : 2 m au garrot pour une longueur de 6 m. Il avait des pattes plus longues que celles des rhinocéros, adaptées au galop, ce qui lui donnait une allure semblable à celle du cheval. De plus, l'Elasmotherium aurait vécu au Moyen-Orient, notamment en Mésopotamie, là où Job a vraisemblablement vécu, et le témoignage du voyageur médiéval Ibn Fadlan corrobore l'idée qu'il aurait vécu au moins jusqu'au Moyen-Âge. Par ailleurs, la description du karkadann persan (de Kargadan, en perse : كرگدن seigneur du désert, mot qui désigne aussi le rhinocéros) ressemble étrangement à un Elasmotherium. Fait intéressant : comme la licorne, le karkadann est subjugué par les femmes vierges et combat férocement les autres animaux5.


    L'aurochs (et oui, même au singulier ça prend un s).

    L'hypothèse ne manque certes pas de pertinence, mais... elle n'en a pas suffisamment, pour une simple et bonne raison : la Bible elle-même dit que la licorne a 2 cornes : en De. 33:17, la version Martin nous parle des cornes d’une licorne. C'est la traduction fidèle de l'hébreu. De plus, l'archéologie nous donne un indice très important en faveur de l'identification de l'ure (clin d'œil aux cruciverbistes) en tant que re' em : les bas-reliefs du palais d'Assurnasirpal II montrent celui-ci chassant des espèces de taureaux sauvages à une corne. Enfin, quand je dis "à une corne", c'est un abus de langage : les taureaux sauvages en question, sont présentés de profil, et leurs cornes sont tellement symétriques que l'artiste exprime la beauté de l'animal en le dépeignant comme s'il n'avait qu'une seule corne (ce que les Égyptiens ne font pas). Or, cette espèce de buffle, nommée rimu en assyrien, n'est autre que l'aurochs (Bos primigenius). Tout porte à croire que l'aurochs et le re' em biblique ne font qu'un.

    La chasse à l'aurochs était en effet un divertissement prisé des rois assyriens, une occasion en or de prouver sa virilité. Ainsi, Teglath-Phalasar Ier, sur une obélisque brisée, se targue d'en avoir abattu dans les montagnes du Liban6.

    Mitchell est réservée à ce sujet : elle argue que d'une part il vaut mieux se méfier des ressemblances qui peuvent surgir des translittérations, d'autant plus que la Bible King James (1611), la Bible de Luther (1534), la Septante et la Vulgate traduisent toutes par des mots qui signifient "une corne" ; d'autre part, pour elle, De. 33:17 parle des "cornes d'une licorne" parce que ce sont Éphraïm et Manassé qui étaient décrits, le verset fait référence aux cornes parce qu'il y a 2 frères en vue, et à la licorne parce que sa corne est si incroyablement dure. Mais ces raisonnement sont tendancieux : le 1er suit la même logique qui consiste à voir absolument des géants dans les Néphilim, ce qui n'est pas nécessairement le cas ; le 2e ne prend pas en compte le fait que l'aurochs est une meilleure traduction de re' em en De. 33:17 d'une part, avec Manassé en tant que 1ère corne de l'aurochs auquel est comparé Joseph et Éphraïm en tant que 2e corne, et d'autre part elle fait totalement l'impasse sur plusieurs faits bibliques : c'est l'hébreu original même qui parle des cornes d'une licorne, ce à quoi elle ne répond pas du tout, le re'em est souvent cité en compagnie de veaux et de taureaux dans la Bible (De. 33:17, Ps. 29:6, 92:10), contrairement à l'Elasmotherium, l'ure, lui, a le sabot fendu, comme la licorne de la légende, et re' em veut bel et bien dire "bœuf sauvage" en hébreu moderne. Mitchell elle-même admet d'ailleurs qu'on retrouve des mots semblables en ougaritique, en akkadien et en araméen qui veulent dire "bœuf sauvage" ou "buffle", avec, en prime, un mot arabe dérivé qui signifie "antilope blanche".

    Éteints depuis environ 1627, les aurochs étaient des bovins énormes. Jules César les décrivait ainsi dans "La guerre des Gaules" :
    ...un peu inférieur à l'éléphant par la taille et de l'apparence, la couleur et la forme d'un taureau. Leur force et leur vitesse sont extraordinaires ; ils ne ménagent ni les hommes ni les bêtes sauvages qu'ils ont aperçu... Ils ne peuvent être rendus familiers aux hommes ni apprivoisés, même capturés très jeunes. La taille, la forme et l'apparence de leurs cornes ne diffère pas beaucoup de cornes de nos bœufs. Elles sont anxieusement recherchés, et liées aux pointes avec de l'argent, et utilisées comme verres dans les divertissements les plus somptueux.7
    Qui a dit "Astérix en Hispanie" happy ?

    Les précieuses cornes des aurochs devaient être le symbole d'une grande force pour les lecteurs antiques de la Bible. Les 1ers à avoir traduit la Bible en grec devaient sûrement savoir qu'on représentait les re' em comme ayant une seule corne, alors ils ont traduit par monoceros. Ils étaient déjà représentés par des peintures rupestres dans la période post-Babel, qui a vu une grande partie des clans humains s'éparpiller dans le monde et régresser à un état de sauvagerie. On peut encore voire des peintures grottesques... oh pardon, rupestres he de ces majestueux animaux aujourd'hui sur les parois de la grotte de Lascaux. Aujourd'hui, Bos primigenius est éteint mais ses descendants vivent encore dans nos étables.

    Alors, Elasmotherium ou aurochs ? Gardons à l'esprit que l'important, ce n'est pas tellement l'identité de re' em (même si c'est passionnant), mais plutôt le fait qu'il soit réel, qu'il ait existé à un moment donné. En effet, la parole de Dieu est un guide infaillible qui a fait ses preuves en annonçant et en relatant la résurrection et la victoire du Seigneur Jésus Christ.

    1. Giblin, J., "The truth about unicorns", p. 67, 1991. Revenir au texte.
    2. Malrieu, P., "Le bestiaire insolite: l'animal dans la tradition, le mythe, le rêve", p. 131, 1987. Revenir au texte.
    3. Paré, A., "Discours d'Ambroise Paré : À savoir, de la mumie, de la licorne, des venins et de la peste", 1582. Revenir au texte.
    4. Mitchell, E., "The New Answers Book 3", chap. 32, 06/02/2015. Revenir au texte.
    5. Suhr, E. G., "An Interpretation of the Unicorn", Folklore 75(2), pp. 91–109, 1964. Revenir au texte.
    6. Heber-Percy, A., "A Visit to Bashan and Argob", p. 150, 1895. Revenir au texte.
    7. Cæsar, C. J., "La guerre des Gaules", liv. 6, chap. 28. Revenir au texte.
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